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 LE BOURGEOIS GENTILHOMME acte1-2/oumelbanine2011

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مُساهمةموضوع: LE BOURGEOIS GENTILHOMME acte1-2/oumelbanine2011   LE BOURGEOIS GENTILHOMME acte1-2/oumelbanine2011 Emptyالثلاثاء 19 أبريل 2011 - 2:45

[left]MOLIERE LE BOURGEOIS GENTILHOMME

Comédie -Ballet

ACTEURS

MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.
MADAME JOURDAIN, sa femme.
LUCILE, fille de M. Jourdain.
NICOLE, servante.
CLÉONTE, amoureux de Lucile.
COVIELLE, valet de Cléonte.
DORANTE, comte, amant de Dorimène.
DORIMÈNE, marquise.
MAÎTRE DE MUSIQUE.
ÉLÈVE DU MAÎTRE DE MUSIQUE.
MAÎTRE À DANSER.
MAÎTRE D'ARMES.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
MAÎTRE TAILLEUR.
GARÇON TAILLEUR.
DEUX LAQUAIS.
PLUSIEURS MUSICIENS, MUSICIENNES, JOUEURS D'INSTRUMENTS, DANSEURS, CUISINIERS, GARÇONS TAILLEURS, ET AUTRES PERSONNAGES DES INTERMÈDES ET DU BALLET.



La scène est à Paris.
L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments; et dans le milieu du théâtre on voit un élève du Maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade.

*************************************************************************

ACTE I, SCÈNE PREMIËRE

MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS.

MAÎTRE DE MUSIQUE, parlant à ses Musiciens.- Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne.

MAÎTRE À DANSER, parlant aux Danseurs.- Et vous aussi, de ce côté.

MAÎTRE DE MUSIQUE,à l'Élève.- Est-ce fait?

L'ÉLÈVE.- Oui.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Voyons... Voilà qui est bien.

MAÎTRE À DANSER.- Est-ce quelque chose de nouveau?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.

MAÎTRE À DANSER.- Peut-on voir ce que c'est?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.

MAÎTRE À DANSER.- Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête. Et votre danse, et ma musique, auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.

MAÎTRE À DANSER.- Non pas entièrement; et je voudrais pour lui, qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paye bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin, que de toute autre chose.

MAÎTRE À DANSER.- Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent; et je tiens que dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des sots; que d'essuyer sur des compositions, la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage; et par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues; de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un homme à son aise: il y faut mêler du solide; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains:('2'). C'est un homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées; et ce bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

MAÎTRE À DANSER.- Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.

MAÎTRE À DANSER.- Assurément; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Je le voudrais aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le monde; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.

MAÎTRE À DANSER.- Le voilà qui vient.



SCÈNE II

MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS, MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, VIOLONS, MUSICIENS ET DANSEURS.

MONSIEUR JOURDAIN.- Hé bien, Messieurs? Qu'est-ce? Me ferez-vous voir votre petite drôlerie?

MAÎTRE À DANSER.- Comment? Quelle petite drôlerie?

MONSIEUR JOURDAIN.- Eh la... comment appelez-vous cela? Votre prologue, ou dialogue de chansons et de danse.

MAÎTRE À DANSER.- Ah, ah.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous nous y voyez préparés.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie:('3') que j'ai pensé ne mettre jamais.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.

MAÎTRE À DANSER.- Tout ce qu'il vous plaira.

MONSIEUR JOURDAIN.- Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu'à la tête.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Nous n'en doutons point.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je me suis fait faire cette indienne-ci:('4').

MAÎTRE À DANSER.- Elle est fort belle.

MONSIEUR JOURDAIN.- Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Cela vous sied à merveille.

MONSIEUR JOURDAIN.- Laquais, holà, mes deux laquais.

PREMIER LAQUAIS.- Que voulez-vous, Monsieur?

MONSIEUR JOURDAIN.- Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien. Aux deux Maîtres. Que dites-vous de mes livrées?

MAÎTRE À DANSER.- Elles sont magnifiques.

MONSIEUR JOURDAIN. Il entr'ouvre sa robe, et fait voir un haut-de-chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vêtu.- Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il est galant.

MONSIEUR JOURDAIN.- Laquais.

PREMIER LAQUAIS.- Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- L'autre laquais.

SECOND LAQUAIS.- Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien comme cela?

MAÎTRE À DANSER.- Fort bien. On ne peut pas mieux.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voyons un peu votre affaire.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui; mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier; et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Écoutez seulement.

MONSIEUR JOURDAIN.- Donnez-moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non, redonnez-la-moi, cela ira mieux.

MUSICIEN, chantant:('5').- Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,
Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis:
Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
Hélas! que pourriez-vous faire à vos ennemis?

MONSIEUR JOURDAIN.- Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais:('6') que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles.

MONSIEUR JOURDAIN.- On m'en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez... Là... comment est-ce qu'il dit?

MAÎTRE À DANSER.- Par ma foi, je ne sais.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il y a du mouton dedans.

MAÎTRE À DANSER.- Du mouton?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui. Ah.
Monsieur Jourdain chante.
Je croyais Janneton
Aussi douce que belle;
Je croyais Janneton
Plus douce qu'un mouton:
Hélas! hélas!
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle,
Que n'est le tigre aux bois.

N'est-il pas joli:('7')?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Le plus joli du monde.

MAÎTRE À DANSER.- Et vous le chantez bien.

MONSIEUR JOURDAIN.- C'est sans avoir appris la musique.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

MAÎTRE À DANSER.- Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses.

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre; car outre le Maître d'armes qui me montre, j'ai arrêtéSad'8') encore un Maître de philosophie qui doit commencer ce matin.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- La philosophie est quelque chose; mais la musique, Monsieur, la musique...

MAÎTRE À DANSER.- La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il n'y a rien qui soit si utile dans un État, que la musique.

MAÎTRE À DANSER.- Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes, que la danse.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Sans la musique, un État ne peut subsister.

MAÎTRE À DANSER.- Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

MAÎTRE À DANSER.- Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements:('9') des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.

MONSIEUR JOURDAIN.- Comment cela?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre les hommes?

MONSIEUR JOURDAIN.- Cela est vrai.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle?

MONSIEUR JOURDAIN.- Vous avez raison.

MAÎTRE À DANSER.- Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un État, ou au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours: "Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire:('10')"?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, on dit cela.

MAÎTRE À DANSER.- Et faire un mauvais pas, peut-il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser?

MONSIEUR JOURDAIN.- Cela est vrai, vous avez raison tous deux.

MAÎTRE À DANSER.- C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de la musique.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je comprends cela à cette heure.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Voulez-vous voir nos deux affaires?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Je vous l'ai déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.

MONSIEUR JOURDAIN.- Fort bien.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers.

MONSIEUR JOURDAIN.- Pourquoi toujours des bergers? On ne voit que cela partout.

MAÎTRE À DANSER.- Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers; et il n'est guère naturel en dialogue, que des princes, ou des bourgeois chantent leurs passions.

MONSIEUR JOURDAIN.- Passe, passe. Voyons.

DIALOGUE EN MUSIQUE

UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS:('11')

Un cœur, dans l'amoureux empire,
De mille soins est toujours agité:
On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire;
Mais, quoi qu'on puisse dire,
Il n'est rien de si doux que notre liberté.

PREMIER MUSICIEN

Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs
Qui font vivre deux cœurs
Dans une même envie:
On ne peut être heureux sans amoureux désirs;
Ôtez l'amour de la vie,
Vous en ôtez les plaisirs.

SECOND MUSICIEN

Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi,
Si l'on trouvait en amour de la foi:
Mais hélas, ô rigueur cruelle,
On ne voit point de bergère fidèle;
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
Doit faire pour jamais renoncer à l'amour.

PREMIER MUSICIEN

Aimable ardeur!

MUSICIENNE

Franchise:('12') heureuse!

SECOND MUSICIEN

Sexe trompeur!

PREMIER MUSICIEN

Que tu m'es précieuse!

MUSICIENNE

Que tu plais à mon cœur!

SECOND MUSICIEN

Que tu me fais d'horreur!

PREMIER MUSICIEN

Ah! quitte pour aimer, cette haine mortelle!

MUSICIENNE

On peut, on peut te montrer
Une bergère fidèle.

SECOND MUSICIEN

Hélas! où la rencontrer?

MUSICIENNE

Pour défendre notre gloire,
Je te veux offrir mon cœur.

SECOND MUSICIEN

Mais, bergère, puis-je croire
Qu'il ne sera point trompeur?

MUSICIENNE

Voyons par expérience
Qui des deux aimera mieux.

SECOND MUSICIEN

Qui manquera de constance,
Le puissent perdre les Dieux.

TOUS TROIS

À des ardeurs si belles
Laissons-nous enflammer;
Ah! qu'il est doux d'aimer,
Quand deux cœurs sont fidèles!

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce tout?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons:('13') assez jolis.

MAÎTRE À DANSER.- Voici pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements, et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée.

MONSIEUR JOURDAIN.- Sont-ce encore des bergers?

MAÎTRE À DANSER.- C'est ce qu'il vous plaira. Allons.

Quatre danseurs exécutent tous les mouvements différents, et toutes les sortes de pas que le Maître à Danser leur commande; et cette danse fait le premier intermède.

***********************************************************************************************
ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

MONSIEUR JOURDAIN, MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voilà qui n'est point sot, et ces gens-là se trémoussent bien.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.

MONSIEUR JOURDAIN.- C'est pour tantôt au moins:('14'); et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de venir dîner céans.

MAÎTRE À DANSER.- Tout est prêt.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez, il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis, ou tous les jeudis.

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce que les gens de qualité en ont?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Sans doute. Il vous faudra trois voix, un dessus:('15'), une haute-contre, et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole:('16'), d'un théorbe:('17'), et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritornelles.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il y faudra mettre aussi une trompette marine:('18'). La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Laissez-nous gouverner les choses.

MONSIEUR JOURDAIN.- Au moins, n'oubliez pas tantôt de m'envoyer des musiciens, pour chanter à table.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous aurez tout ce qu'il vous faut.

MONSIEUR JOURDAIN.- Mais surtout, que le ballet soit beau.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous en serez content, et entre autres choses de certains menuets que vous y verrez.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah les menuets:('19') sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître.

MAÎTRE À DANSER.- Un chapeau, Monsieur, s'il vous plaît. La, la, la; la, la, la, la, la, la; la, la, la, bis; la, la, la; la, la. En cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la; la, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.

MONSIEUR JOURDAIN.- Euh?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Voilà qui est le mieux du monde.

MONSIEUR JOURDAIN.- À propos. Apprenez-moi comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise; j'en aurai besoin tantôt.

MAÎTRE À DANSER.- Une révérence pour saluer une marquise?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui. une marquise qui s'appelle Dorimène.

MAÎTRE À DANSER.- Donnez-moi la main.

MONSIEUR JOURDAIN.- Non. Vous n'avez qu'à faire, je le retiendrai bien.

MAÎTRE À DANSER.- Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu'à ses genoux.

MONSIEUR JOURDAIN.- Faites un peu? Bon.

PREMIER LAQUAIS.- Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est làSad'20').

MONSIEUR JOURDAIN.- Dis-lui qu'il entre ici pour me donner leçon. Je veux que vous me voyiez faire.



SCÈNE II

MAÎTRE D'ARMES, MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS.

MAÎTRE D'ARMES, après lui avoir mis le fleuret à la main.- Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l'œil. L'épaule gauche plus quartée:('21'). La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez-moi l'épée de quarte, et achevez de même. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez de pied ferme. Un saut:('22') en arrière. Quand vous portez la botte:('23'), Monsieur, il faut que l'épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez-moi l'épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez. Un saut:('24') en arrière. En garde, Monsieur, en garde.

Le Maître d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant, "En garde".

MONSIEUR JOURDAIN.- Euh?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous faites des merveilles.

MAÎTRE D'ARMES.- Je vous l'ai déjà dit; tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses, à donner, et à ne point recevoir: et comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps; ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.

MONSIEUR JOURDAIN.- De cette façon donc un homme, sans avoir du cœur:('25'), est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué.

MAÎTRE D'ARMES.- Sans doute. N'en vîtes-vous pas la démonstration?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui.

MAÎTRE D'ARMES.- Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État:('26'), et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la...

MAÎTRE À DANSER.- Tout beau, Monsieur le tireur d'armes. Ne parlez de la danse qu'avec respect.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique.

MAÎTRE D'ARMES.- Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne!

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Voyez un peu l'homme d'importance!

MAÎTRE À DANSER.- Voilà un plaisant animal, avec son plastron!

MAÎTRE D'ARMES.- Mon petit maître à danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.

MAÎTRE À DANSER.- Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.

MONSIEUR JOURDAIN, au Maître à danser.- Ètes-vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative?

MAÎTRE À DANSER.- Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce, et de sa quarte.

MONSIEUR JOURDAIN.- Tout doux, vous dis-je.

MAÎTRE D'ARMES.- Comment? petit impertinent.

MONSIEUR JOURDAIN.- Eh mon Maître d'armes.

MAÎTRE À DANSER.- Comment? grand cheval de carrosse.

MONSIEUR JOURDAIN.- Eh mon Maître à danser.

MAÎTRE D'ARMES.- Si je me jette sur vous...

MONSIEUR JOURDAIN.- Doucement.

MAÎTRE À DANSER.- Si je mets sur vous la main...

MONSIEUR JOURDAIN.- Tout beau.

MAÎTRE D'ARMES.- Je vous étrillerai d'un air...

MONSIEUR JOURDAIN.- De grâce.

MAÎTRE À DANSER.- Je vous rosserai d'une manière...

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous prie.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.

MONSIEUR JOURDAIN.- Mon Dieu. arrêtez-vous.



SCÈNE III

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, MAÎTRE D'ARMES, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN.- Holà, Monsieur le philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il, Messieurs?

MONSIEUR JOURDAIN.- Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et en vouloir venir aux mains.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Hé quoi, Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé, de la colère? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements?

MAÎTRE À DANSER.- Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération, et la patience.

MAÎTRE D'ARMES.- Ils ont tous deux l'audace, de vouloir comparer leurs professions à la mienne.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Faut-il que cela vous émeuve? Ce n'est pas de vaine gloire, et de condition:('27'), que les hommes doivent disputer entre eux; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse, et la vertu.

MAÎTRE À DANSER.- Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

MAÎTRE D'ARMES.- Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la science de tirer des armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance; et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin!

MAÎTRE D'ARMES.- Allez, philosophe de chien.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Allez, belître:('28') de pédant.

MAÎTRE À DANSER.- Allez, cuistre fieffé.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Comment? marauds que vous êtes...

Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Infâmes! coquins! insolents!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE D'ARMES.- La peste l'animal!

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Impudents!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE À DANSER.- Diantre soit de l'âne bâté!

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Scélérats!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Au diable l'impertinent.

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Fripons! gueux! traîtres! imposteurs!

Ils sortent.

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez-vous tant qu'il vous plaira, je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
SCÈNE IV

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR JOURDAIN.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE,en raccommodant son collet.- Venons à notre leçon.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN.- Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant, et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ce latin-là a raison.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oh oui, je sais lire et écrire.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce que c'est que cette logique?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit:('29').

MONSIEUR JOURDAIN.- Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories: et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures. Barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Voulez-vous apprendre la morale?

MONSIEUR JOURDAIN.- La morale?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce qu'elle dit cette morale?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Elle traite de la félicité; enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce qu'elle chante cette physique?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes, et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants:('30'), les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents, et les tourbillons.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Que voulez-vous donc que je vous apprenne?

MONSIEUR JOURDAIN.- Apprenez-moi l'orthographe.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Très volontiers.

MONSIEUR JOURDAIN.- Après vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire, que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu'elles expriment les voix; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.

MONSIEUR JOURDAIN.- J'entends tout cela.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A:('31').

MONSIEUR JOURDAIN.- A, A, Oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut, A, E.

MONSIEUR JOURDAIN.- A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN.- A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.

MONSIEUR JOURDAIN.- O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable! I, O, I, O.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

MONSIEUR JOURDAIN.- O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les rejoindre tout à fait, U.

MONSIEUR JOURDAIN.- U, U. Il n'y a rien de plus véritable, U.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue: d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.

MONSIEUR JOURDAIN.- U, U. Cela est vrai. Ah que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut: DA.

MONSIEUR JOURDAIN.- DA, DA. Oui. Ah les belles choses! les belles choses!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous, FA.

MONSIEUR JOURDAIN.- FA, FA. C'est la vérité. Ah! mon père, et ma mère, que je vous veux de mal!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, RRA.

MONSIEUR JOURDAIN.- R, R, RA; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah l'habile homme que vous êtes! et que j'ai perdu de temps! R, r, r, ra.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Fort bien.

MONSIEUR JOURDAIN.- Cela sera galant, oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non, point de vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Vous ne voulez que de la prose?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, je ne veux ni prose, ni vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre.

MONSIEUR JOURDAIN.- Pourquoi?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer, que la prose, ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il n'y a que la prose, ou les vers?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Non, Monsieur: tout ce qui n'est point prose, est vers; et tout ce qui n'est point vers, est prose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Quoi, quand je dis: "Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit:('32')", c'est de la prose?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien; et je vous suis le plus obligé du monde, de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante; que cela fût tourné gentiment.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un...

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non, non, je ne veux point tout cela; je ne veux que ce que je vous ai dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Il faut bien étendre un peu la chose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- On les peut mettre premièrement comme vous avez dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien: D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien: Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien: Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien: Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.- Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Celle que vous avez dite: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.- Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Je n'y manquerai pas.

MONSIEUR JOURDAIN.- Comment, mon habit n'est point encore arrivé?

SECOND LAQUAIS.- Non, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur. Au diable le tailleur. La peste étouffe le tailleur. Si je le tenais maintenant ce tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de

tailleur, je...



SCÈNE V

MAÎTRE TAILLEUR, GARÇON TAILLEUR, portant l'habit de M. Jourdain, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah vous voilà. Je m'allais mettre en colère contre vous.

MAÎTRE TAILLEUR.- Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit.

MONSIEUR JOURDAIN.- Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues:('33').

MAÎTRE TAILLEUR.- Ils ne s'élargiront que trop.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.

MAÎTRE TAILLEUR.- Point du tout, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Comment, point du tout?

MAÎTRE TAILLEUR.- Non, ils ne vous blessent point.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous dis qu'ils me blessent, moi.

MAÎTRE TAILLEUR.- Vous vous imaginez cela.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison.

MAÎTRE TAILLEUR.- Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'œuvre, que d'avoir inventé un habit sérieux, qui ne fût pas noir; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés.

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce que c'est que ceci? Vous avez mis les fleurs en enbas:('34').

MAÎTRE TAILLEUR.- Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce qu'il faut dire cela?

MAÎTRE TAILLEUR.- Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.

MONSIEUR JOURDAIN.- Les personnes de qualité portent les fleurs en enbas?

MAÎTRE TAILLEUR.- Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oh voilà qui est donc bien.

MAÎTRE TAILLEUR.- Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non.

MAÎTRE TAILLEUR.- Vous n'avez qu'à dire.

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, vous dis-je, vous avez bien fait. Croyez-vous que l'habit m'aille bien:('35')?

MAÎTRE TAILLEUR.- Belle demande. Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un garçon qui, pour monter une rhingrave:('36'), est le plus grand génie du monde; et un autre, qui pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps.

MONSIEUR JOURDAIN.- La perruque, et les plumes, sont-elles comme il faut?

MAÎTRE TAILLEUR.- Tout est bien.

MONSIEUR JOURDAIN, en regardant l'habit du tailleur.- Ah, ah, Monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnais bien.

MAÎTRE TAILLEUR.- C'est que l'étoffe me sembla si belle, que j'en ai voulu lever un habit:('37') pour moi.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien:('38').

MAÎTRE TAILLEUR.- Voulez-vous mettre votre habit?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, donnez-le-moi.

MAÎTRE TAILLEUR.- Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité.

Quatre garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices, et deux autres la camisole, puis ils lui mettent son habit neuf; et M. Jourdain se promène entre eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie.

GARÇON TAILLEUR.- Mon gentilhomme:('39'), donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

MONSIEUR JOURDAIN.- Comment m'appelez-vous?

GARÇON TAILLEUR.- Mon gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN.- "Mon gentilhomme!" Voilà ce que c'est, de se mettre en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point "mon gentilhomme:('40')". Tenez, voilà pour "Mon gentilhomme."

GARÇON TAILLEUR.- Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.

MONSIEUR JOURDAIN.- "Monseigneur", oh, oh! "Monseigneur"! Attendez, mon ami, "Monseigneur" mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que "Monseigneur." Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.

GARÇON TAILLEUR.- Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.

MONSIEUR JOURDAIN.- "Votre Grandeur" Oh, oh, oh! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, "Votre Grandeur!" Ma foi, s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour Ma Grandeur.

GARÇON TAILLEUR.- Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il a bien fait, je lui allais tout donner.

Les quatre garçons tailleurs se réjouissent par une danse, qui fait le second intermède
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